Les grandes abbesses du Moyen Âge : Hilda, Hildegarde et le monde des monastères doubles
En l'an 664, évêques, prêtres et princes se rendirent dans un monastère perché sur un promontoire dominant la mer du Nord pour trancher l'une des questions les plus disputées de la jeune Église anglaise : le calcul de la date de Pâques. Le synode de Whitby rattacha la Northumbrie à la tradition romaine plutôt qu'à la tradition irlandaise, avec des conséquences qui se firent sentir pendant des siècles. On oublie facilement où ce drame se joua : dans une communauté de moines et de moniales gouvernée par une femme. L'abbesse Hilda présidait la maison qui accueillait l'assemblée, et elle n'avait rien d'une exception. Dans toute l'Europe du haut Moyen Âge, certaines des maisons religieuses les plus influentes obéissaient à des abbesses.
Une institution dirigée par des femmes : le monastère double
Le monastère double compte parmi les créations les plus étonnantes du monachisme du haut Moyen Âge. Dans ces maisons, des communautés de moines et de moniales vivaient côte à côte — strictement séparées dans la vie quotidienne et les bâtiments, mais partageant une église, une économie et, surtout, une seule supérieure ou un seul supérieur. Dans les grandes maisons doubles de la Gaule et de l'Angleterre du septième siècle, cette autorité revenait presque toujours à une abbesse. Des fondations franques comme Faremoutiers, Jouarre et Chelles, cette dernière richement dotée par la reine Bathilde, devinrent de puissants foyers de prière, d'enseignement et de production de manuscrits. Le modèle traversa la Manche avec une rapidité remarquable. Dans l'Angleterre anglo-saxonne, les monastères doubles de Whitby, Ely, Barking, Wimborne et Minster-in-Thanet furent fondés et dirigés en grande partie par des femmes de sang royal — reines veuves, princesses et leurs parentes. L'Irlande possédait sa propre tradition vénérable : la communauté associée à Brigitte de Kildare est décrite par un hagiographe ancien comme abritant hommes et femmes sous une autorité commune. L'arrangement était aussi pratique qu'idéologique : les moniales avaient besoin de prêtres pour les sacrements, et les moines profitaient des dotations et des appuis politiques dont disposaient les abbesses royales.
Hilda de Whitby : l'abbesse qui accueillit un synode
Presque tout ce que nous savons de Hilda vient de Bède, qui écrivit à son sujet, encore tout proche de sa mémoire, avec une admiration non dissimulée. Née en 614 dans la maison royale de Deira, petite-nièce du roi Edwin de Northumbrie, elle fut baptisée enfant lorsque Paulin apporta le christianisme romain à la cour d'Edwin. Elle passa la moitié de sa vie dans le siècle avant d'entrer en religion à trente-trois ans, encouragée par l'évêque Aidan de Lindisfarne. Après avoir dirigé le monastère de Hartlepool, elle fonda en 657 le monastère double de Streoneshalh — le site connu aujourd'hui sous le nom de Whitby — et le gouverna jusqu'à sa mort en 680. Le portrait qu'en dresse Bède est saisissant : rois et princes venaient chercher son conseil, et sa maison devint une véritable école de gouvernement. Cinq hommes formés sous sa direction devinrent plus tard évêques, un palmarès qu'aucune autre communauté anglaise de ce temps ne put égaler. C'est sous son toit que se réunit le synode de 664, et c'est sous sa protection que le vacher Cædmon, premier poète anglais connu par son nom, fut encouragé à tourner son don du chant vers la poésie sacrée. Hilda favorisa l'étude des Écritures pour les hommes comme pour les femmes ; Bède rapporte que tous ceux qui la connaissaient l'appelaient mère.
Un réseau de femmes royales
Hilda appartenait à un vaste réseau de femmes nobles et royales qui façonnèrent la jeune Église anglaise. Æthelthryth, princesse d'Est-Anglie qui quitta deux mariages pour le cloître, fonda le monastère double d'Ely en 673 et fut vénérée comme sainte presque aussitôt après sa mort ; sa sœur Seaxburh lui succéda comme abbesse, inaugurant une véritable dynastie de saintes femmes à Ely. À Barking, l'abbesse Hildelith présidait une communauté si savante que l'érudit Aldhelm dédia à ses moniales un important traité latin sur la virginité. Cette tradition anglaise de religieuses lettrées porta ses fruits bien au-delà de l'Angleterre. Lorsque Boniface organisa au huitième siècle sa mission dans les pays germaniques, il demanda au monastère double de Wimborne de lui envoyer des collaboratrices. Parmi elles se trouvait Lioba, moniale célébrée pour sa science, qui devint abbesse de Tauberbischofsheim et l'une des figures les plus écoutées de toute la mission — preuve que l'autorité de l'abbesse voyageait partout où allait le christianisme anglo-saxon.
Hildegarde de Bingen : la visionnaire du Rhin
Quatre siècles plus tard, sur les rives du Rhin, une autre femme montra jusqu'où pouvait porter la charge de supérieure monastique. Née en 1098, Hildegarde fut confiée enfant à la recluse Jutta, près du monastère de Disibodenberg. À la mort de Jutta en 1136, les moniales choisirent Hildegarde pour les diriger. Elle connaissait des visions depuis l'enfance et, la quarantaine venue, elle entreprit de les mettre par écrit. Le résultat, le Scivias, est l'une des œuvres théologiques les plus extraordinaires du douzième siècle, mêlant vision, exégèse et cosmologie. Son autorité fut examinée et confirmée au plus haut niveau : Bernard de Clairvaux la soutint, et le pape Eugène III approuva son œuvre. Vers 1150, Hildegarde accomplit un geste qui exigeait un réel courage institutionnel — contre la résistance des moines de Disibodenberg, elle installa ses moniales dans une fondation qui lui appartenait en propre, au Rupertsberg près de Bingen, puis établit une seconde maison de l'autre côté du fleuve, à Eibingen. De là, elle gouverna, composa un corpus stupéfiant de musique liturgique, écrivit sur la médecine et le monde naturel, inventa une énigmatique langue secrète et correspondit avec papes, évêques et avec l'empereur Frédéric Barberousse. Dans ses dernières décennies, elle entreprit des tournées de prédication le long du Rhin et du Main — un rôle d'enseignement public presque inouï pour une femme de son temps. En 2012, elle fut proclamée docteur de l'Église, l'une des quatre seules femmes à porter ce titre.
Plume, parchemin et théâtre : des abbesses écrivains
Hildegarde fut le sommet le plus élevé d'un paysage bien plus vaste de culture monastique féminine. Au dixième siècle, la chanoinesse Hrotsvita de Gandersheim composa des drames latins sur le modèle du poète romain Térence — première dramaturge connue de l'Occident médiéval, au sein d'une communauté de femmes étroitement liée à la maison impériale ottonienne. En Alsace, au douzième siècle, l'abbesse Herrade de Hohenbourg compila l'Hortus deliciarum, encyclopédie richement enluminée destinée à instruire ses moniales ; le manuscrit original brûla en 1870, mais les copies conservées de ses images émerveillent encore. Et au Paraclet, en Champagne, Héloïse — célèbre pour sa correspondance avec Abélard, mais figure considérable par elle-même — gouverna une congrégation grandissante de maisons filles et mena une réflexion exigeante sur l'adaptation des règles monastiques aux femmes. Ces maisons rappellent que le couvent médiéval pouvait être un lieu de création intellectuelle, et pas seulement de retrait du monde.
Princesses-abbesses et la longue survie du pouvoir féminin
Le monastère double classique déclina après le huitième siècle — un concile tenu en 787 découragea les nouvelles fondations, et les raids vikings dévastèrent nombre de maisons anglaises —, mais les abbesses puissantes ne disparurent pas pour autant. Dans l'Allemagne ottonienne, des abbayes d'Empire comme Quedlinbourg, fondée en 936 et dirigée à partir de 966 par la jeune abbesse Mathilde, issue de la famille impériale, disposaient de terres, de droits et d'une juridiction qui faisaient de leurs abbesses de véritables souveraines territoriales ; Essen et Gandersheim jouissaient d'un rang comparable. Le modèle double lui-même connut vers 1100 une renaissance spectaculaire à Fontevraud, dans la vallée de la Loire, où le fondateur plaça délibérément moines et moniales sous l'autorité d'une abbesse ; Aliénor d'Aquitaine y finit ses jours. En Angleterre, l'ordre des Gilbertins perpétua la tradition double, et à Las Huelgas, près de Burgos, fondée par le roi Alphonse VIII en 1187, l'abbesse exerça une juridiction si étendue qu'elle en devint proverbiale. Le vent tourna à la fin du treizième siècle, quand la décrétale Periculoso imposa aux moniales une stricte clôture et réduisit peu à peu les rôles publics de leurs supérieures. Il n'empêche : pendant plus de six siècles, la charge d'abbesse fut l'une des rares par lesquelles une femme du Moyen Âge pouvait gouverner.
Sur la carte
Bien des lieux de cette histoire se visitent encore : la falaise de Whitby et les ruines de son abbaye, la cathédrale née de l'Ely d'Æthelthryth, l'église abbatiale d'Eibingen où vit toujours la tradition d'Hildegarde, l'immense abbaye royale de Fontevraud et la silhouette hérissée de tours de Quedlinbourg. Ouvrez la carte interactive, cherchez ces noms et suivez vous-même la géographie du pouvoir monastique féminin — de la mer du Nord aux rives du Rhin et bien au-delà.