Du cloître à la Sorbonne : les écoles monastiques et la naissance des universités
Sur la montagne Sainte-Geneviève, au cœur du Quartier latin, les étudiants parisiens marchent aujourd'hui encore sur les traces de Pierre Abélard et de ses auditeurs du douzième siècle. Le quartier doit d'ailleurs son nom au latin que l'on y parlait dans les écoles. Car l'université n'est pas née d'un décret moderne : elle est le fruit d'une très longue histoire qui commence dans les cloîtres bénédictins, passe par les écoles cathédrales de Chartres, de Laon et de Reims, et aboutit, vers l'an 1200, aux premières corporations de maîtres et d'étudiants. Voici comment l'Europe a appris à apprendre.
La règle de saint Benoît et l'école du cloître
Tout commence au sixième siècle, lorsque Benoît de Nursie rédige, pour sa communauté du Mont-Cassin, une règle qui accorde à la lecture une place étonnante. Chaque jour, les moines doivent consacrer plusieurs heures à la lectio divina, cette lecture lente et méditative de l'Écriture, et au début du carême chacun reçoit un livre de la bibliothèque qu'il devra lire en entier. Une telle exigence suppose que tous sachent lire, ce qui, au haut Moyen Âge, n'a rien d'évident. Les enfants offerts au monastère comme oblats apprennent donc les lettres, le chant et la grammaire latine, si bien que presque chaque abbaye bénédictine d'importance finit par entretenir une école. Née d'une nécessité pratique, l'école claustrale devient un programme spirituel : au cloître, apprendre à lire et apprendre à prier ne font qu'un.
Copier pour transmettre : les scriptoria
Avant l'imprimerie, chaque exemplaire d'un texte doit être copié à la main, et le parchemin s'use. Les monastères entretiennent donc des scriptoria, des ateliers d'écriture où les moines recopient les bibles et les livres liturgiques, mais aussi les grammaires, les chroniques et les classiques latins. Dès le sixième siècle, l'ancien homme d'État romain Cassiodore avait fondé en Italie du Sud le monastère de Vivarium précisément pour organiser ce travail de copie, et son manuel des études sacrées et profanes guida l'enseignement monastique pendant des siècles. Une part considérable de la littérature antique que nous lisons encore aujourd'hui ne nous est parvenue que grâce aux copies exécutées dans des abbayes comme le Mont-Cassin, Bobbio, Fulda, la Reichenau ou Saint-Gall. La bibliothèque monastique fut la mémoire de l'Europe, et l'école voisine formait les gardiens de cette mémoire.
La renaissance carolingienne
Le premier grand effort politique en faveur de l'école est l'œuvre de Charlemagne. En 789, son Admonitio generalis ordonne d'établir des écoles où les garçons apprendront les psaumes, la notation musicale, le chant, le comput et la grammaire. Pour mener cette réforme, l'empereur fait venir Alcuin d'York, l'un des hommes les plus savants de son temps, qui dirige l'école du palais d'Aix-la-Chapelle avant de devenir abbé de Saint-Martin de Tours, dont il fait un grand centre de production de livres. Les copistes carolingiens mettent au point la minuscule caroline, cette écriture claire et régulière dont descendent nos lettres minuscules actuelles. Pour la première fois depuis l'Antiquité, un souverain traite l'instruction comme une affaire d'État, et les monastères sont les instruments de cette politique, de Tours à Fulda et de Corbie à Saint-Gall.
Les arts libéraux, du trivium au quadrivium
Qu'étudie-t-on dans ces écoles ? Un programme hérité de l'Antiquité tardive : les sept arts libéraux. Le trivium regroupe la grammaire, la rhétorique et la dialectique, les arts du langage et de l'argumentation ; le quadrivium rassemble l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie, les arts du nombre et de la mesure. Les manuels d'auteurs de la fin de l'Antiquité, Boèce, Cassiodore ou Martianus Capella, transmettent ce cadre au Moyen Âge tout entier. Les arts ne sont jamais une fin en soi : ils préparent l'esprit à l'étude de l'Écriture et de la théologie, que l'époque considère comme la reine des sciences. Le schéma se révélera d'une longévité remarquable, puisque la faculté des arts restera, dans les universités, le passage obligé avant la théologie, le droit ou la médecine.
L'essor des écoles cathédrales
À partir de la fin du dixième siècle, le centre de gravité intellectuel se déplace vers les villes en pleine croissance. Les écoles des cathédrales, dirigées par un écolâtre sous l'autorité de l'évêque et de son chancelier, attirent les jeunes clercs ambitieux mieux que les abbayes rurales. Gerbert d'Aurillac, moine formé aux sciences en Catalogne, enseigne les arts libéraux à Reims avec un éclat légendaire avant de devenir pape en 999 sous le nom de Sylvestre II. À Chartres, l'évêque Fulbert donne à l'école cathédrale un rayonnement européen au début du onzième siècle, et un maître chartrain plus tardif, Bernard de Chartres, forge l'image célèbre des nains juchés sur des épaules de géants. À Laon, Anselme de Laon forme toute une génération de théologiens et lance la grande entreprise de la glose sur le texte biblique. Le monde monastique n'a pas dit son dernier mot : en Normandie, l'abbaye du Bec brille sous Lanfranc puis sous Anselme, dont la devise de la foi cherchant l'intelligence devient le programme de la théologie nouvelle. En 1179, le troisième concile du Latran impose enfin à chaque cathédrale d'entretenir un maître chargé d'enseigner gratuitement aux écoliers pauvres.
Abélard et les écoles parisiennes
Nulle part l'effervescence n'est plus grande qu'à Paris. Au début du douzième siècle, Pierre Abélard attire des foules d'étudiants à l'école cathédrale de Notre-Dame, puis sur la montagne Sainte-Geneviève. Sa méthode, illustrée par le recueil Sic et Non, juxtapose des autorités contradictoires des Pères de l'Église et invite les étudiants à les résoudre par le raisonnement : c'est la dialectique qui deviendra la scolastique. À la même époque, l'abbaye de Saint-Victor, aux portes de la ville, abrite Hugues de Saint-Victor, dont le Didascalicon dresse la carte de tous les savoirs. Les étudiants voyagent désormais à travers l'Europe pour suivre les maîtres célèbres, et la licence d'enseigner, délivrée par le chancelier de Notre-Dame, devient un enjeu de pouvoir. Tous les ingrédients de l'université sont réunis ; il ne manque plus qu'une institution pour les tenir ensemble.
Des écoles à l'université
Cette institution apparaît vers 1200, et son nom trahit son origine : universitas désigne simplement, en latin, une corporation. À Bologne, où la redécouverte du droit romain attire les étudiants depuis la fin du onzième siècle, la date traditionnelle de fondation étant 1088, ce sont les étudiants eux-mêmes qui forment la corporation et engagent leurs professeurs. À Paris, ce sont les maîtres qui s'organisent : ils obtiennent vers 1200 des privilèges royaux de Philippe Auguste, puis en 1215 des statuts confirmés par l'autorité pontificale. Oxford se développe à la fin du douzième siècle, et une migration de ses clercs fonde Cambridge en 1209. Les studia generalia délivrent des grades reconnus dans toute la chrétienté : baccalauréat, licence, maîtrise, doctorat. Les étudiants s'y regroupent par nations selon leur pays d'origine, et les collèges leur offrent peu à peu gîte, discipline et bourses d'études. En 1257, Robert de Sorbon fonde pour les étudiants pauvres en théologie le collège qui donnera son nom à la Sorbonne, tandis que dominicains et franciscains, avec Thomas d'Aquin et Bonaventure, font de Paris la capitale intellectuelle de l'Occident. Le cloître avait créé l'école ; la ville en a fait l'université.
Sur la carte
Bien des lieux de cette histoire se visitent encore : le Mont-Cassin dominant la route de Rome à Naples, l'abbaye du Bec-Hellouin dans son vallon normand, Cluny, Saint-Gall et la Reichenau. Ouvrez la carte interactive pour situer ces monastères et des centaines d'autres abbayes et prieurés historiques, composer votre propre itinéraire à travers les paysages du savoir médiéval, et découvrir les lieux où l'Europe est allée à l'école pour la première fois.