Optina Poustyne : le monastère des startsy au cœur de la Russie
En juin 1878, un romancier de cinquante-six ans, accablé par la mort de son petit garçon Aliocha, quitte Saint-Pétersbourg en compagnie d’un jeune philosophe nommé Vladimir Soloviev. Sa destination n’est ni une ville d’eaux ni un sanctuaire célèbre, mais un monastère perdu dans les forêts de la province de Kalouga, près de la petite ville de Kozelsk : Optina Poustyne. Fiodor Dostoïevski y passera quelques jours seulement, mais il en rapportera la figure du starets Zosime des Frères Karamazov. Que ce deuil d’écrivain ait conduit précisément là n’a rien d’un hasard : Optina était alors le cœur spirituel de la Russie.
Un ermitage dans la forêt de Kozelsk
Le mot russe poustyne désigne un ermitage établi au désert, loin des villes et des routes. Une légende attribue la fondation du lieu à un brigand repenti nommé Opta, qui aurait troqué le pillage contre l’habit monastique et rassemblé la première communauté. Rien ne permet de le vérifier ; les historiens constatent simplement que le monastère existe déjà au seizième siècle, lorsqu’il apparaît dans les documents. Pendant des siècles, la communauté demeure minuscule et pauvre, ses bâtiments de bois menacés par chaque incendie. Au dix-huitième siècle, quand l’État russe confisque les terres monastiques et supprime des centaines de petits couvents, Optina frôle la disparition pure et simple : il n’y reste par moments qu’une poignée de moines. Le redressement commence à la fin de ce même siècle, lorsque les autorités ecclésiastiques entreprennent de relever l’ermitage ruiné et d’y instaurer une vie commune stricte. L’église principale, cathédrale de l’Entrée de la Mère de Dieu au Temple, donne au monastère son nom officiel.
L’héritage de Païssius Velitchkovski
Ce qui fait d’Optina autre chose qu’un monastère restauré vient de loin. Au dix-huitième siècle, le moine Païssius Velitchkovski, actif au Mont Athos puis en Moldavie, avait consacré sa vie à retrouver la tradition hésychaste de la prière intérieure et à traduire en slavon les grands textes ascétiques grecs, au premier rang desquels la Philocalie. Païssius ne mit jamais les pieds en Russie, mais ses disciples y portèrent ses manuscrits, sa méthode et sa conception de la paternité spirituelle. Optina devint le lieu où cet héritage prit racine de manière durable. En 1821, on fonda dans la forêt, à quelques centaines de mètres de l’enceinte principale, un skite dédié à saint Jean le Précurseur, confié aux frères Moïse et Antoine, ascètes formés dans cette filiation païsienne. Le skite, avec sa règle plus sévère et son silence plus profond, fut conçu comme le noyau contemplatif du monastère : c’est là que vivraient les startsy. En 1829, le hiéromoine Léonide, en schéma Lev, s’y installa, et l’époque des anciens d’Optina commença véritablement.
Les startsy, pères spirituels de toute la Russie
Le mot starets signifie simplement vieillard, mais il désigne ici une fonction et non un âge : un moine expérimenté auquel d’autres, moines ou laïcs, ouvrent librement toute leur vie intérieure pour en recevoir une direction. Aucun texte canonique n’institue ce rôle ; il repose entièrement sur le discernement et la confiance. L’originalité d’Optina fut d’ouvrir cette relation au peuple entier. Les startsy recevaient des heures durant, jour après jour : paysans et marchands, fonctionnaires et étudiants venaient confesser leurs fautes, régler des querelles de famille, demander conseil sur un mariage, une dette, une maladie, une vocation. Léonide, direct et intrépide, choqua d’abord une partie de la hiérarchie, qui jugeait déplacée cette familiarité avec les laïcs. Son successeur Macaire, homme de lettres, prolongea la direction spirituelle par la correspondance et répondait à des lettres venues de tout l’empire. Sous ces deux hommes, la pratique contestée devint une institution, transmise d’ancien en ancien comme un fil d’or à travers le siècle.
Ambroise d’Optina et Chamordino
Le plus illustre de la lignée fut Ambroise, né en 1812, arrivé jeune homme à Optina en 1839 et qui n’en partit pour ainsi dire jamais. Malade chronique pendant des décennies, souvent incapable de se tenir debout, il recevait couché, dans une petite cellule du skite, le flot ininterrompu des visiteurs. Les témoins décrivent un mélange rare de bon sens pratique, d’humour et de pénétration ; ses conseils prenaient volontiers la forme de dictons rimés que les paysans pouvaient emporter de mémoire. Ambroise regarda aussi au-delà des murs : en 1884, il fonda non loin le couvent féminin de Chamordino, qui accueillait délibérément les pauvres, les malades et les vieilles femmes refusées ailleurs, et il le guida jusqu’à sa mort, survenue là-bas en 1891. L’Église orthodoxe russe le canonisa en 1988 ; en 2000, le concile épiscopal glorifia l’ensemble de la Synaxe des anciens d’Optina, quatorze hommes couvrant toute la tradition, de Léonide aux derniers startsy des années révolutionnaires.
Des livres, des lettres, des écrivains
L’influence d’Optina passa aussi par l’imprimé. À partir des années 1840, le monastère, encouragé par le starets Macaire et soutenu par le philosophe slavophile Ivan Kireïevski et son épouse, lança un remarquable programme d’édition : publications et traductions russes des pères ascétiques, à commencer par la vie et les écrits de Païssius Velitchkovski, puis des classiques comme Isaac le Syrien. Pour des Russes cultivés nourris de philosophie allemande et de romans français, ces volumes ouvraient la porte d’une tradition contemplative nationale que beaucoup ignoraient. Kireïevski, devenu fils spirituel de Macaire, fut enterré au monastère. Les écrivains suivirent les livres : Gogol vint à plusieurs reprises dans ses dernières années tourmentées ; Dostoïevski, on l’a vu, y puisa son starets Zosime ; Tolstoï, dont la sœur Marie était moniale à Chamordino, y revint plusieurs fois en admirateur rétif, et son ultime fuite d’octobre 1910, quelques jours avant sa mort, le mena une dernière fois à Optina et à Chamordino. Le philosophe Constantin Leontiev, lui, franchit le pas et y prononça secrètement ses vœux monastiques en 1891.
De la fermeture soviétique à la renaissance
Après la révolution de 1917, le monastère fut liquidé en tant qu’institution religieuse. Les moines se maintinrent quelques années sous le masque d’une coopérative agricole, mais au milieu des années 1920 le culte était supprimé, la communauté dispersée, les derniers anciens exilés ; Nectaire, ultime starets de la vieille succession, mourut loin d’Optina. Les bâtiments connurent la trajectoire soviétique habituelle, musée, maison de repos, usages divers, et beaucoup se dégradèrent. En novembre 1987, avec le tournant de la politique religieuse de l’État, Optina fut parmi les premiers monastères rendus au patriarcat de Moscou ; la vie monastique reprit l’année suivante, celle-là même de la canonisation d’Ambroise. La jeune communauté connut son propre drame à Pâques 1993, lorsque trois de ses membres, le hiéromoine Vassili et les moines Trofim et Férapont, furent assassinés au matin de la fête. Optina est aujourd’hui un monastère stauropégique, relevant directement du patriarche, entièrement relevé de ses ruines, où les reliques des startsy reposent dans les églises et où les pèlerins affluent comme au temps d’Ambroise.
Sur la carte
On comprend mieux Optina Poustyne en la replaçant dans son paysage : la rivière Jizdra, la forêt de pins, le skite caché derrière l’enceinte, Chamordino à courte distance. Retrouvez le monastère, la région de Kalouga et des milliers d’autres sites monastiques du monde entier sur notre map interactive. Zoomez sur la Russie centrale pour suivre la géographie des startsy, ou élargissez la vue pour mesurer la place de ce modeste ermitage dans l’univers du monachisme orthodoxe qu’il a si profondément marqué.