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Lindisfarne, l'île sainte : plongée dans l'histoire du prieuré et de ses Évangiles

Deux fois par jour, la mer du Nord recouvre la route qui relie Holy Island à la côte du Northumberland, et les marcheurs qui suivent la ligne de grands poteaux de bois plantés dans les sables doivent consulter les horaires des marées avant de s'aventurer. C'est par ce chemin, ou par la chaussée moderne, que l'on atteint Lindisfarne, l'île sainte de l'Angleterre du Nord. Un monastère y fut fondé en 635 par le moine irlandais Aidan ; il donna à l'Europe l'un des plus beaux manuscrits du haut Moyen Âge et subit, en 793, le raid qui inaugura l'âge des Vikings. Ses ruines de grès rouge racontent encore toute cette histoire.

Une île qui se mérite

Lindisfarne est une véritable île à marée : à marée basse, on la rejoint à pied sec ou en voiture ; à marée haute, la mer l'isole complètement du continent. Cette alternance a façonné son destin. Pour les moines venus de la tradition irlandaise, l'île offrait la solitude recherchée par les ascètes, tout en restant à portée de vue de la forteresse royale de Bamburgh, dressée sur son rocher un peu plus au sud. Le pouvoir et la prière se faisaient face de part et d'autre des sables. Aujourd'hui encore, la traversée à pied par le Pilgrims Way, entre vasières et bancs de sable, dans les cris des oiseaux de la réserve naturelle qui entoure l'île, reste l'une des plus belles approches d'un site monastique en Europe.

Oswald, Aidan et la fondation de 635

À l'origine du monastère se trouve un roi. Oswald, prince de Northumbrie chassé de son trône, avait passé ses années d'exil parmi les Gaëls de l'ouest de l'Écosse, où il avait connu le christianisme irlandais. Une fois son royaume reconquis, il demanda au monastère insulaire d'Iona de lui envoyer des missionnaires. Après l'échec d'un premier envoyé, reparti en jugeant les Northumbriens trop rétifs, la communauté choisit Aidan, dont l'historien Bède loue la douceur et l'humilité. Consacré évêque, Aidan établit son siège sur Lindisfarne en 635. Il parcourait son diocèse à pied afin de pouvoir parler à chacun, rachetait des esclaves grâce aux dons des puissants et formait des garçons du pays pour l'Église. Le monastère primitif, construit pour l'essentiel en bois à la manière irlandaise, n'a rien laissé de visible ; mais c'est de cette base modeste que le christianisme rayonna sur une grande partie du nord de l'Angleterre. Aidan mourut en 651.

Cuthbert, l'ermite devenu évêque

Aucune figure n'est plus intimement liée à Lindisfarne que celle de Cuthbert. Selon Bède, le jeune homme gardait des moutons dans les collines la nuit de la mort d'Aidan lorsqu'une vision le décida à entrer au monastère de Melrose. Devenu prieur de Lindisfarne, il réforma la communauté avec patience tout en sillonnant inlassablement les campagnes de Northumbrie comme pasteur. Attiré par la solitude, il se retira ensuite sur l'îlot dénudé d'Inner Farne, dans un ermitage dont les murs, surélevés à dessein, ne laissaient voir que le ciel. En 685, on le persuada, très à contrecœur, d'accepter l'évêché de Lindisfarne ; il l'exerça à peine deux ans avant de regagner son ermitage, où il mourut en mars 687. On l'inhuma dans l'église de l'île. Onze ans plus tard, les moines ouvrirent son tombeau et trouvèrent son corps intact : ce prodige fit de Cuthbert le saint le plus vénéré du nord de l'Angleterre et attira sur l'île des foules de pèlerins.

Les Évangiles de Lindisfarne, sommet de l'art insulaire

Vers l'an 700, le monastère produisit l'œuvre qui porte encore son nom à travers le monde. Les Évangiles de Lindisfarne réunissent le texte latin des quatre évangiles, copié et peint sur parchemin. Une note ajoutée au dixième siècle attribue l'ensemble du travail à Eadfrith, devenu évêque de Lindisfarne en 698. Si cette tradition dit vrai, un seul homme a conçu et exécuté tout le livre : les célèbres pages-tapis saturées d'entrelacs, les monumentales pages d'incipit, les portraits des évangélistes et des dizaines de pages d'une écriture d'une régularité admirable. Le style marie l'ornement spiralé celtique, l'entrelacs animalier anglo-saxon et des modèles méditerranéens : c'est l'apogée de ce que l'on appelle l'art insulaire. Au dixième siècle, alors que le livre était conservé à Chester-le-Street, le prêtre Aldred glissa entre les lignes latines une traduction en vieil anglais, la plus ancienne version des évangiles dans une forme d'anglais qui nous soit parvenue. Le manuscrit appartient aujourd'hui à la British Library, à Londres.

793 : le raid qui ouvrit l'âge viking

La Chronique anglo-saxonne rapporte qu'en 793 de terribles présages apparurent au-dessus de la Northumbrie, puis que des païens dévastèrent l'église de Lindisfarne par le pillage et le meurtre. Cette attaque, traditionnellement datée du 8 juin, passe pour le point de départ de l'âge viking en Europe occidentale. L'onde de choc dépassa largement l'Angleterre : Alcuin, savant northumbrien installé à la cour de Charlemagne, écrivit à ses compatriotes des lettres bouleversées, déplorant que des païens aient profané l'un des lieux les plus saints de Bretagne et qu'une telle incursion venue de la mer ait paru jusque-là impossible. Ce qui épouvantait les contemporains, ce n'était pas seulement la violence, mais la cible : une communauté de moines sans défense. Le raid ne mit pourtant pas fin à la vie monastique ; la communauté tint encore près de trois générations sur son île avant que la pression scandinave ne devienne intenable.

L'errance des moines et l'héritage de Durham

En 875, les moines quittèrent définitivement Lindisfarne en emportant leurs biens les plus précieux : le cercueil contenant le corps intact de Cuthbert, d'autres reliques et le grand évangéliaire. Commencèrent alors des années d'errance à travers le nord de l'Angleterre, puis un long séjour à Chester-le-Street et enfin, en 995, l'installation à Durham, où la châsse de Cuthbert trouva sa place derrière le maître-autel de la cathédrale normande. Lors de l'ouverture du cercueil à Durham, en 1104, on découvrit à l'intérieur un minuscule exemplaire de l'évangile de Jean : ce petit volume, dit évangile de saint Cuthbert, a conservé sa reliure d'origine et passe pour le plus ancien livre européen parvenu intact jusqu'à nous.

Le prieuré normand et ses ruines rouges

Après la conquête normande, les bénédictins de Durham rétablirent la vie religieuse sur l'île et élevèrent, au début du douzième siècle, une église prieurale de grès rouge sombre, dépendance de leur grande cathédrale. L'architecture en reprend délibérément le vocabulaire : piliers cylindriques massifs, moulures en chevrons, lourdes arcades romanes, le tout ramassé sur un plan bien plus modeste. Le vestige le plus célèbre est l'arc dit arc-en-ciel, nervure isolée de la voûte de la croisée qui survécut à l'effondrement de la tour et enjambe toujours le vide. À la fin du Moyen Âge, les guerres anglo-écossaises durcirent la vie insulaire et les bâtiments monastiques se fortifièrent. En 1537, sous Henri VIII, le prieuré fut supprimé lors de la dissolution des monastères ; ses ruines sont aujourd'hui entretenues par English Heritage, avec un musée présentant les pierres sculptées du monastère anglo-saxon, tandis que l'église paroissiale St Mary the Virgin et une statue moderne d'Aidan veillent sur le site.

Sur la carte

Lindisfarne est de ces lieux où le paysage confirme mot pour mot les récits anciens. Retrouvez le prieuré de Holy Island, ainsi que des centaines d'autres monastères, abbayes et prieurés de Grande-Bretagne et du monde entier, sur notre map interactive. Zoomez sur la côte du Northumberland pour situer Lindisfarne face à Bamburgh et aux îles Farne, puis suivez la route des moines jusqu'à Durham et composez votre propre itinéraire de visite.