Subiaco et le Sacro Speco : la grotte où est né le monachisme occidental
Tout ce que nous savons de la jeunesse de saint Benoît tient dans un seul livre : le deuxième livre des Dialogues du pape Grégoire le Grand, rédigé à la fin du sixième siècle. Grégoire y raconte comment un étudiant romain, dégoûté par la corruption de la Ville, s'enfuit dans les montagnes à l'est de Rome et vécut trois années caché dans une grotte, au-dessus de la vallée de l'Aniene. Cette grotte existe toujours. On l'appelle le Sacro Speco, la Sainte Grotte, et le monastère qui l'enveloppe, accroché à la falaise du mont Taleo près de Subiaco, compte parmi les lieux les plus saisissants de toute l'Italie monastique.
Un récit venu des Dialogues de Grégoire le Grand
Selon Grégoire, Benoît naquit vers l'an 480 à Nursie — l'actuelle Norcia, en Ombrie — dans une famille de condition honorable qui l'envoya étudier à Rome. Mais la Rome de la fin du cinquième siècle, marquée par l'effondrement de l'Empire d'Occident, offrait au jeune provincial un spectacle de désordre et de mœurs relâchées. Craignant d'être entraîné à son tour, Benoît abandonna ses études, renonça à son héritage et quitta la ville. Grégoire résume ce choix dans une formule restée célèbre : le jeune homme se fit « savamment ignorant et sagement inculte », préférant à la science du monde une sagesse d'un autre ordre. Après un premier séjour dans un bourg de la vallée de l'Aniene, où un miracle attira sur lui une attention qu'il ne voulait pas, il s'enfonça plus haut dans la montagne, vers un lieu où personne ne le connaissait.
Subiaco, la vallée de l'Aniene et les lacs de Néron
Ce lieu portait un nom révélateur : les Romains l'appelaient Sublaqueum, « sous les lacs ». Car l'empereur Néron avait fait construire dans cette vallée une somptueuse villa et fait barrer l'Aniene pour créer des lacs artificiels qui lui servaient de décor. Quand Benoît y arriva, la villa n'était plus que ruines, mais le nom demeurait — il allait devenir Subiaco — et les lacs eux-mêmes finirent par disparaître au cours du Moyen Âge. Il y a quelque chose de profondément symbolique dans cette géographie : c'est sur les décombres du luxe impérial que s'enracina un mouvement fondé sur la pauvreté, la prière et le travail des mains.
La grotte du jeune ermite
Dans la paroi rocheuse qui domine la gorge, Benoît découvrit une grotte difficile d'accès, invisible depuis les sentiers. Un moine nommé Romain, qui vivait dans un monastère établi sur les hauteurs, devint son unique soutien : il lui donna l'habit monastique, garda son secret et le nourrit en secret. Comme la grotte était inaccessible depuis le monastère, Romain descendait du pain au bout d'une corde, à laquelle il avait attaché une clochette pour avertir l'ermite. Grégoire ajoute que le démon, exaspéré par tant de constance, brisa la clochette d'un jet de pierre — mais le pain continua de descendre.
Trois années durant, Benoît vécut ainsi, inconnu du monde, dans le jeûne et la prière. C'est à cette période que la tradition rattache l'épisode le plus fameux des années de Subiaco : assailli par le souvenir d'une femme entrevue autrefois, le jeune ascète se jeta dans un buisson d'épines et d'orties jusqu'à ce que la douleur eût éteint la tentation. Des bergers finirent par découvrir la silhouette sauvage qui vivait au flanc de la falaise ; ils la prirent d'abord pour une bête, raconte Grégoire, avant de reconnaître un homme de Dieu. Dès lors, la solitude était finie.
Épreuves, poison et douze monastères
Les moines de Vicovaro, privés de leur abbé, supplièrent Benoît de prendre leur tête. Il les prévint que sa rigueur ne leur conviendrait pas — et l'avenir lui donna raison. Excédée par sa discipline, la communauté versa du poison dans son vin ; lorsque Benoît bénit la coupe, elle se brisa comme frappée d'une pierre. Comprenant ce qui s'était tramé, il retourna paisiblement à sa grotte.
Mais les disciples affluaient désormais. Des familles de la noblesse romaine lui confièrent leurs fils, dont, selon la tradition, les jeunes Maur et Placide. Grégoire rapporte que Benoît organisa ses fidèles en douze petits monastères de douze moines chacun, dispersés dans la vallée autour de Subiaco — première ébauche de cette vie commune équilibrée qu'il devait plus tard codifier au Mont-Cassin dans sa Règle, texte bref et humain devenu la charte du monachisme occidental. L'hostilité d'un prêtre du voisinage, Florentius, rongé par l'envie, mit fin aux années de Subiaco : après un pain empoisonné — qu'un corbeau, dit Grégoire, emporta sur l'ordre du saint — et d'autres persécutions, Benoît partit vers le sud avec quelques compagnons et fonda, traditionnellement vers 529, le monastère du Mont-Cassin. Il ne revit jamais Subiaco.
Le Sacro Speco, un sanctuaire suspendu
Au Moyen Âge, un sanctuaire fut édifié à même la falaise pour envelopper la grotte du saint. L'ensemble défie toute convention architecturale : point de façade, point de plan régulier — deux églises superposées, des chapelles, des escaliers et des couloirs épousent simplement les accidents du rocher et descendent, niveau après niveau, jusqu'à la grotte elle-même, où une statue de marbre du jeune Benoît en prière marque aujourd'hui l'emplacement de sa solitude. Le pape Pie II, qui visita les lieux au quinzième siècle, compara le monastère à un nid d'hirondelles collé au rocher ; l'image n'a jamais été surpassée.
Presque toutes les parois sont peintes. Entre le treizième et le quinzième siècle, des artistes — dont le Magister Conxolus et des peintres de l'école siennoise — couvrirent les murs de fresques racontant la vie de Benoît et l'histoire sainte. La plus célèbre de ces images est aussi l'une des plus discrètes : un portrait de François d'Assise, représenté sans auréole et sans stigmates, que les historiens tiennent pour l'un des tout premiers portraits du saint, peut-être exécuté de son vivant même. La tradition veut que François, venu en pèlerin à Subiaco, ait greffé des roses sur le buisson d'épines de la tentation de Benoît ; une petite roseraie perpétue encore ce souvenir sur la terrasse du monastère.
Sainte-Scholastique et la première imprimerie d'Italie
Un peu plus bas sur le versant s'élève le monastère de Sainte-Scholastique, qui porte le nom de la sœur de Benoît. Seul survivant des douze fondations primitives, il est habité par des moines depuis une quinzaine de siècles, sans interruption, et conserve trois cloîtres d'époques différentes — dont un remarquable cloître cosmatesque — ainsi qu'un clocher roman. Sa bibliothèque abrite l'un des grands fonds monastiques d'Italie.
Sainte-Scholastique occupe en outre une place singulière dans l'histoire du livre : en 1465, deux imprimeurs allemands, Conrad Sweynheym et Arnold Pannartz, y installèrent leur presse et produisirent les premiers livres jamais imprimés en Italie, parmi lesquels des éditions de Lactance et de Cicéron. Que l'imprimerie soit entrée en Italie par la porte d'un monastère bénédictin n'a rien d'un hasard : pendant mille ans, ce sont les scriptoria monastiques qui avaient copié et sauvé, à la main, les lettres antiques et chrétiennes.
Sur la carte
Subiaco est de ces lieux où l'histoire de l'Europe s'est jouée dans un espace minuscule : une grotte, deux monastères, une vallée verte — et une postérité qui s'étend aujourd'hui sur tous les continents. Pour situer la vallée de l'Aniene et suivre le fil qui relie Subiaco à Norcia, au Mont-Cassin et à tout le réseau des abbayes bénédictines d'Europe, ouvrez notre carte interactive : map. Chaque monastère qui y figure descend, d'une manière ou d'une autre, de cette grotte cachée.