Debré Damo, le monastère éthiopien où l'on entre au bout d'une corde
Dans les hautes terres du Tigré, à l'est de l'Éthiopie et non loin de la frontière érythréenne, une montagne au sommet plat se dresse au-dessus des champs comme une table de pierre. À son sommet vit, depuis environ quinze siècles, une communauté monastique que rien ne relie au monde d'en bas, sinon une corde de cuir tressé. Pour entrer à Debré Damo, il n'existe ni escalier, ni sentier, ni porte dérobée : chaque homme doit nouer une lanière autour de sa taille et gravir la paroi verticale, pendant que les moines, là-haut, assurent la montée. Cette difficulté d'accès n'est pas un caprice du relief. Elle est le fondement même du lieu.
Une ascension à la corde
L'arrivée à Debré Damo est une expérience physique avant d'être spirituelle. Au pied de la falaise, un moine lance depuis le rebord une épaisse corde de cuir, tressée à partir de peaux, à laquelle le visiteur s'agrippe pour escalader la roche. Une seconde lanière, passée autour du corps et tenue d'en haut, sert d'assurance : à chaque mouvement, le moine reprend le mou, et le grimpant progresse de prise en prise jusqu'au sommet. Les moines eux-mêmes, jeunes ou âgés, effectuent ce trajet avec une aisance déconcertante, de même que les vivres, les matériaux et tout ce dont la communauté a besoin, hissés au bout du même cordage. Pour le pèlerin, la montée exige un effort réel mais reste à la portée de la plupart des visiteurs valides, et le souvenir qu'elle laisse est indélébile : peu de lieux saints au monde demandent, littéralement, de se hisser vers eux à la force des bras.
Aux origines : le royaume d'Aksoum
Pour comprendre Debré Damo, il faut remonter au royaume d'Aksoum, l'une des grandes puissances de l'Antiquité tardive dans la région de la mer Rouge. Converti au christianisme dès le quatrième siècle sous le roi Ezana, Aksoum commerçait avec Rome, l'Arabie et l'Inde, frappait sa propre monnaie d'or et dressait les stèles monumentales que l'on admire encore aujourd'hui. C'est dans ce monde-là, selon la tradition, que le monastère fut fondé au sixième siècle, à l'époque où le christianisme s'enracinait au-delà de la cour royale pour gagner les campagnes du haut plateau. La tradition associe d'ailleurs les rois aksoumites de ce siècle à la construction de l'église du monastère. Debré Damo se tient donc aux racines mêmes du christianisme éthiopien, l'une des plus anciennes traditions chrétiennes du continent africain, et sa longévité en fait un témoin direct d'un monde dont presque tout le reste a disparu.
Abouna Aregawi, le saint porté par un serpent
Le fondateur du monastère est Abouna Aregawi, appelé aussi Za-Mika'el Aregawi, l'un des Neuf Saints : des moines venus, selon la tradition, du monde méditerranéen oriental pour évangéliser le royaume d'Aksoum, traduire les Écritures et fonder des communautés monastiques dans tout le nord du pays. Chacun des Neuf Saints est attaché à un lieu ; Aregawi choisit le plus spectaculaire. Mais comment gravir une montagne sans chemin ? La légende répond magnifiquement : alors que le saint priait au pied de la paroi, Dieu ordonna à un grand serpent qui vivait sur le plateau de s'étirer le long de la falaise et de porter Aregawi sur son corps jusqu'au sommet, tandis que l'archange Gabriel veillait à ce que la bête ne lui fasse aucun mal. La corde de cuir d'aujourd'hui passe pour l'écho vivant de ce serpent : s'y hisser, c'est rejouer humblement le miracle fondateur. Les peintures d'église représentent encore la scène, le reptile enroulé le long du rocher, le saint sur son dos, et Abouna Aregawi demeure l'un des saints les plus vénérés de l'Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo.
Une église parmi les plus anciennes d'Éthiopie
L'église principale, dédiée à Abouna Aregawi, est généralement considérée comme l'un des plus anciens édifices religieux conservés d'Éthiopie et comme un rare exemple encore debout de l'architecture aksoumite. Sa technique de construction est immédiatement reconnaissable : des murs montés en assises alternées de pierre et de poutres de bois horizontales, d'où saillent les extrémités arrondies des traverses. Ces têtes de poutres en saillie, surnommées têtes de singe, ont tant marqué l'imaginaire architectural éthiopien que les églises rupestres de Lalibela, taillées dans le roc des siècles plus tard, les imitent en pierre massive. À l'intérieur, des panneaux de plafond en bois sculpté figurent des animaux et des motifs géométriques d'une grande finesse. Presque tous les autres bâtiments aksoumites ne subsistent qu'à l'état de ruines ou de fondations ; Debré Damo offre donc un privilège presque unique, celui de pénétrer dans un édifice vivant dont la tradition constructive remonte au royaume antique. Réparée et entretenue au fil des siècles, comme tout bâtiment habité, l'église conserve la logique, les matériaux et le décor d'une architecture qu'ailleurs on ne peut que reconstituer par l'archéologie.
Trésors : monnaies et manuscrits
La falaise qui arrête les armées arrête aussi les pillards, et c'est pourquoi Debré Damo s'est révélé un extraordinaire conservatoire. On y a découvert des trésors monétaires, dont des pièces d'or frappées dans l'Inde ancienne : la preuve tangible du commerce au long cours qui reliait jadis le monde aksoumite à l'océan Indien. Que de tels objets aient fini sur une montagne isolée du Tigré en dit long sur la richesse et les connexions de l'Éthiopie antique. Le monastère est aussi une bibliothèque : sa collection de manuscrits sur parchemin, rédigés en guèze et souvent enluminés, s'est constituée et recopiée au fil des siècles, faisant du lieu l'une des archives de la civilisation éthiopienne. Lors des guerres du seizième siècle, quand les campagnes d'Ahmad ibn Ibrahim al-Ghazi ravageaient les églises du haut plateau, la tradition rapporte que Debré Damo servit de refuge, ses défenses naturelles protégeant à la fois les personnes et les trésors. L'histoire récente fut moins clémente : la guerre qui a embrasé le Tigré à partir de 2020 a donné lieu à des informations faisant état de bombardements et de dégâts au monastère.
Une communauté d'hommes seulement
Debré Damo applique l'une des règles les plus strictes du monde monastique : aucune femme ne peut monter sur la montagne, et l'interdit s'étend, selon la tradition, aux animaux femelles. Seul du bétail mâle vit sur le plateau, et les pèlerines prient au pied de la paroi, où descend le son des offices. On pense évidemment au mont Athos, en Grèce, qui connaît une interdiction semblable ; à Debré Damo, la règle est comprise comme une dimension du retrait total hors de la vie ordinaire. La communauté, elle, est bien vivante : les moines habitent de modestes maisons de pierre, boivent l'eau de pluie recueillie dans des citernes creusées dans le roc, élèvent leurs bêtes et forment des générations d'élèves. Le monastère est en effet une école de l'Église orthodoxe éthiopienne, où garçons et jeunes gens apprennent l'Écriture, le chant liturgique et la langue guèze ; nombre de prêtres et de diacres du Tigré ont été formés sur ce rocher.
Conseils pour les voyageurs
Debré Damo se trouve dans l'est du Tigré, près de la ville d'Adigrat, sur l'ancien axe menant vers Aksoum. Les visiteurs masculins peuvent tenter l'ascension : on grimpe à la corde principale, assuré par la lanière tenue d'en haut, moyennant une contribution versée au monastère. Les femmes restent au pied de la falaise, ce que les groupes mixtes doivent anticiper dans leur itinéraire. Une fois en haut, prenez le temps : l'église et ses plafonds sculptés, les citernes antiques, la vie quotidienne des moines et la vue immense sur les montagnes du Tigré récompensent largement l'effort. Avant tout départ, renseignez-vous sérieusement sur les conditions de sécurité dans la région, encore convalescente après le conflit, et voyagez de préférence avec un guide local qui connaît le monastère et ses usages.
Sur la carte
Sur notre carte interactive, vous trouverez Debré Damo au cœur des hautes terres du Tigré, entouré de l'un des plus anciens paysages chrétiens du monde, des stèles d'Aksoum aux églises rupestres de la région. Zoomez sur le nord de l'Éthiopie, repérez la montagne-table et composez votre propre itinéraire vers le monastère que l'on ne rejoint qu'au bout d'une corde.