L'abbaye d'Iona, berceau du christianisme celtique
Vers l'an 700, sur une île battue par l'Atlantique au large de la côte ouest de l'Écosse, un abbé nommé Adomnán acheva la Vita Columbae, la vie de saint Colomba. Il y décrivait un monde déjà centenaire : des moines copiant des manuscrits, des barques filant entre les îles, des rois venant demander conseil, et au centre de tout cela un fondateur mort en 597 dont la mémoire irriguait encore chaque pierre. L'île s'appelle Iona. Elle mesure à peine cinq kilomètres de long, et pourtant peu de lieux en Europe ont exercé une influence spirituelle aussi disproportionnée par rapport à leur taille. C'est ici que le christianisme celtique a trouvé son foyer le plus rayonnant.
Un livre du VIIe siècle pour guide
Commencer par Adomnán n'a rien d'arbitraire. Neuvième abbé d'Iona et parent de Colomba, il fut l'un des grands lettrés de son temps, et sa Vita Columbae demeure l'une des sources les plus précieuses dont nous disposions sur les îles Britanniques du haut Moyen Âge. Certes, le texte abonde en miracles, selon les conventions du genre hagiographique ; mais entre les prodiges affleurent mille détails concrets : la hutte où le saint écrivait, les traversées périlleuses, l'hospitalité due aux voyageurs, la discipline du scriptorium. Grâce à lui, Iona n'est pas pour nous un simple champ de ruines muettes, mais un monde habité dont on entend presque les voix. Rares sont les monastères du VIe siècle que l'on peut ainsi visiter deux fois : d'abord dans un texte, ensuite sur le terrain.
L'exil de Colomba et la fondation de 563
Colomba, en gaélique Colum Cille, naquit dans la puissante parenté des Uí Néill, au nord de l'Irlande. Moine et fondateur de monastères dans son pays natal, il quitta l'Irlande en 563 dans des circonstances que la tradition associe à un conflit sanglant et à une pénitence, mais que les historiens discutent encore : politique, exil volontaire et zèle missionnaire se mêlent sans doute dans cette décision. Il aborda au royaume gaélique de Dál Riata, dont les souverains étaient liés à sa propre famille, et reçut l'île d'Iona pour y établir sa communauté. Le choix était admirable : une solitude au bout du monde habité, conforme à l'idéal monastique inspiré des Pères du désert, mais aussi un carrefour, car les routes maritimes des Hébrides reliaient alors l'Irlande, l'Écosse et les îles bien mieux que n'importe quel chemin terrestre. Colomba gouverna sa fondation plus de trente ans, jusqu'à sa mort en 597.
Le monastère celtique : tourbe, bois et prière
Le visiteur qui débarque aujourd'hui ne verra rien des bâtiments de Colomba : le premier monastère était fait de bois, de clayonnage et de tourbe, matériaux depuis longtemps retournés à la terre. Subsiste en revanche le vallum, ce grand talus doublé d'un fossé qui délimitait l'enceinte sacrée et dont on suit encore le tracé dans les prés autour de l'abbaye. À l'intérieur se dressaient une église, des bâtiments communs, des ateliers et les cellules des moines. Sur le petit tertre rocheux appelé Tòrr an Aba, juste à l'ouest de l'église abbatiale actuelle, la tradition situe la hutte d'écriture du saint, et les fouilles archéologiques sont venues conforter cette localisation. La vie quotidienne alternait prière, travail des champs, pêche et copie de manuscrits : une existence austère, mais nullement repliée sur elle-même, car l'île recevait sans cesse hôtes, pèlerins et messagers.
Un rayonnement jusqu'à Lindisfarne
Iona devint rapidement la maison mère d'une vaste famille monastique, la familia de Colomba, essaimant en Irlande, dans les Hébrides et sur le continent écossais, jusque chez les Pictes. Son entreprise missionnaire la plus célèbre date de 635 : cette année-là, le moine Aidan quitta Iona à l'invitation du roi Oswald de Northumbrie pour fonder un monastère sur l'île de Lindisfarne, au large de la côte nord-est de l'Angleterre. De Lindisfarne, le christianisme de tradition irlandaise gagna une grande partie de l'Angleterre anglo-saxonne. Les usages particuliers de l'Église colombanienne, notamment son mode de calcul de la date de Pâques, s'effacèrent par la suite devant les pratiques romaines, mais la dette du nord de la Grande-Bretagne envers la petite île des Hébrides fut immense, et des auteurs anciens comme Bède le Vénérable l'ont reconnue sans détour.
Croix de pierre et Livre de Kells
Le VIIIe siècle fut l'âge d'or artistique d'Iona. Ses sculpteurs créèrent quelques-unes des premières et des plus belles grandes croix celtiques, mettant au point cette forme à anneau devenue l'emblème même du christianisme gaélique. La croix de saint Martin se dresse toujours à son emplacement d'origine, vieille de plus de douze siècles, ornée de scènes bibliques et d'entrelacs. Les vestiges de la croix de saint Jean et de celle de saint Oran sont conservés au musée de l'abbaye ; une réplique de la première accueille les visiteurs devant le portail occidental. Le scriptorium ne fut pas en reste : de nombreux chercheurs estiment que le Livre de Kells, le plus somptueux évangéliaire enluminé du haut Moyen Âge, fut commencé à Iona vers l'an 800 avant d'être transporté en Irlande. Qu'il ait été réalisé en tout ou en partie sur l'île, il appartient sans conteste à la culture artistique qu'Iona avait fait éclore.
Vikings, martyrs et tombes royales
La richesse du monastère et sa position exposée en firent une proie de choix lorsque les pillards scandinaves parurent dans les Hébrides. Iona fut attaquée pour la première fois en 795, puis à plusieurs reprises ; en 806, des Vikings massacrèrent de nombreux moines dans la baie qui porte encore le nom de baie des Martyrs. La communauté fonda alors un nouveau monastère à Kells, en Irlande, où furent mis à l'abri trésors et reliques. L'île ne fut pourtant jamais désertée, et les colons nordiques des îles, une fois convertis, vénérèrent à leur tour sa sainteté. Près de l'abbaye s'étend le cimetière de Reilig Odhráin, avec sa chapelle Saint-Oran du XIIe siècle : la tradition médiévale y plaçait la sépulture d'une longue lignée de rois écossais, dont Macbeth et son rival Duncan, ainsi que des rois d'Irlande et de Norvège. Les historiens accueillent ces listes avec prudence, mais le prestige funéraire d'Iona, lui, ne fait aucun doute ; en 1994 encore, John Smith, chef du parti travailliste britannique, y fut inhumé.
De l'abbaye bénédictine à la renaissance moderne
Vers 1200, Ranald, fils du grand seigneur des Îles Somerled, refonda Iona comme abbaye bénédictine ; un prieuré de moniales augustines vit le jour à la même époque, dont les ruines de granit rose comptent parmi les mieux conservées d'Écosse. L'église abbatiale que l'on visite aujourd'hui est pour l'essentiel cet édifice médiéval, remanié au fil des siècles. La Réforme écossaise mit fin à la vie monastique au XVIe siècle, et les bâtiments tombèrent lentement en ruine. En 1899, le huitième duc d'Argyll céda le site à l'Iona Cathedral Trust ; l'église fut restaurée pour le culte au début du XXe siècle, puis, à partir de 1938, la Communauté d'Iona fondée par George MacLeod releva les bâtiments conventuels. Cette communauté œcuménique anime toujours l'île de sa prière quotidienne, tandis qu'Historic Environment Scotland veille sur le site historique, but de pèlerinage pour des milliers de visiteurs chaque année.
Sur la carte
Pour saisir ce que fut Iona, il faut la voir dans son réseau : Kells en Irlande, Lindisfarne face à la Northumbrie, et tout le chapelet de fondations colombaniennes semées dans les Hébrides. Ouvrez notre carte interactive et suivez vous-même ces routes maritimes, d'île en île et de monastère en monastère. Vous découvrirez alors ce que les moines du VIe siècle savaient déjà : ce petit rocher au bord de l'océan n'était pas une marge, mais un centre.