← Retour au blog

La dissolution des monastères anglais : Henri VIII et la fin d'un monde millénaire

Le 15 novembre 1539, Richard Whiting, dernier abbé de Glastonbury, fut hissé au sommet du Tor qui domine la plaine du Somerset, puis pendu et démembré comme un traître. Son abbaye, l'une des plus riches et des plus anciennes d'Angleterre, dont la légende faisait le tombeau du roi Arthur, venait d'être confisquée par la Couronne. Quelques mois plus tard, en mars 1540, l'abbaye de Waltham, dans l'Essex, se rendait à son tour : il n'existait plus un seul monastère en Angleterre ni au pays de Galles. En quatre années seulement, Henri VIII avait rayé de la carte plus de huit cents maisons religieuses et mis fin à une tradition monastique vieille de plus de neuf siècles.

Un royaume d'abbayes

À la veille de la Réforme, la vie monastique imprégnait presque tous les aspects de la société anglaise. Les grandes abbayes bénédictines — Glastonbury, St Albans, Westminster — comptaient parmi les institutions les plus anciennes et les plus opulentes du royaume, certaines remontant à l'époque anglo-saxonne. Les cisterciens avaient défriché les vallées sauvages du Nord et fait de Fountains, de Rievaulx ou de Byland d'immenses exploitations agricoles fondées sur l'élevage du mouton et le commerce de la laine. Les chanoines augustins desservaient des églises urbaines et des hôpitaux ; les chartreux vivaient dans le silence de leurs chartreuses ; les ordres mendiants — franciscains, dominicains, carmes et ermites de saint Augustin — prêchaient dans presque chaque ville de marché. Propriétaires terriens, employeurs, écoles, hospices, hôtelleries et bibliothèques : les monastères étaient tout cela à la fois. Leur ferveur spirituelle faisait déjà débat, mais leur poids matériel et social ne faisait aucun doute — on estime qu'ils détenaient une part considérable des terres du royaume.

Henri VIII et la rupture avec Rome

Le point de départ de la catastrophe ne fut pas une querelle théologique, mais une affaire matrimoniale. Henri VIII voulait faire annuler son mariage avec Catherine d'Aragon afin d'épouser Anne Boleyn. Devant le refus du pape Clément VII, le roi arracha l'Église d'Angleterre à la juridiction pontificale : l'Acte de Suprématie de 1534 le proclama chef suprême de l'Église d'Angleterre. Les religieux se retrouvèrent aussitôt dans une position périlleuse, car leurs ordres étaient par nature internationaux et leur obéissance remontait, à travers leurs supérieurs, jusqu'à Rome. Des moines de la chartreuse de Londres qui refusèrent le serment de suprématie furent exécutés en 1535 avec une cruauté délibérée, avertissement adressé à tous les récalcitrants. La suprématie royale donnait en outre à la Couronne ce qu'elle n'avait jamais possédé : le droit d'inspecter, de discipliner et, à terme, de supprimer les maisons religieuses sans en référer au pape.

L'inventaire des richesses monastiques

Avant les démolitions vint la paperasse. En 1535, Thomas Cromwell, principal ministre du roi et son vicaire général pour les affaires spirituelles, organisa le Valor Ecclesiasticus, vaste enquête sur les revenus de toutes les institutions ecclésiastiques d'Angleterre et du pays de Galles. Menée avec une rapidité remarquable, elle offrit au gouvernement, pour la première fois, un tableau précis de la fortune des monastères. Dans le même temps, les commissaires de Cromwell — Richard Layton et Thomas Legh entre autres — sillonnèrent les maisons religieuses pour y recueillir des témoignages de relâchement, de scandales et de superstitions. Ces rapports de visite, tendancieux et souvent complaisants, émanaient d'hommes qui savaient parfaitement ce que leur maître voulait entendre. Ils remplirent néanmoins leur office : fournir une justification morale à ce que le Valor avait rendu financièrement irrésistible.

Des visites aux suppressions

En 1536, le Parlement vota le premier acte de suppression, qui dissolvait les maisons religieuses dont le revenu annuel n'atteignait pas deux cents livres. Le préambule affirmait que le péché et la dépravation régnaient dans les petits monastères, tandis que la religion serait bien observée dans les grands — distinction de pure commodité qui ne survivrait pas trois ans. Environ trois cents petites maisons tombèrent sous le coup de la loi, même si certaines achetèrent fort cher leur sursis. Une administration nouvelle, la Cour des Augmentations, fut créée pour recevoir les terres confisquées, l'argenterie, le plomb des toitures et les cloches. Les moines et moniales des maisons supprimées pouvaient rejoindre un monastère plus important ou quitter l'état religieux. Ce qui se présentait comme une réforme des petites maisons corrompues n'était en réalité que le premier acte d'une dissolution totale.

Le Pèlerinage de Grâce

Le nord de l'Angleterre répondit par la plus grande révolte de l'époque Tudor. À l'automne 1536, des soulèvements dans le Lincolnshire puis dans le Yorkshire se fondirent en un mouvement que ses acteurs baptisèrent le Pèlerinage de Grâce. Conduits par le juriste Robert Aske et marchant sous des bannières aux cinq plaies du Christ, des dizaines de milliers de paysans, de clercs et de gentilshommes réclamaient notamment le rétablissement des abbayes supprimées — plusieurs furent d'ailleurs réoccupées par les insurgés. Face à des forces très supérieures aux siennes, le duc de Norfolk négocia, et le roi multiplia des promesses qu'il n'avait aucune intention de tenir. Lorsque de nouveaux troubles éclatèrent au début de 1537, Henri tenait son prétexte : Aske et d'autres meneurs furent exécutés, ainsi que des abbés et des moines compromis dans la révolte. Loin de sauver les monastères, le Pèlerinage convainquit le roi qu'ils étaient des foyers de trahison.

La chute des grandes abbayes

À partir de 1537, le gouvernement s'attaqua aux grandes maisons, obtenant une à une des redditions dites volontaires, arrachées sous une pression croissante. Certaines communautés cédèrent vite et négocièrent de bonnes pensions ; d'autres résistèrent longuement. Un second acte du Parlement, en 1539, confirma à la Couronne la propriété de tous les biens monastiques remis. Le dénouement fut impitoyable : outre l'abbé de Glastonbury, ceux de Reading et de Colchester furent mis à mort en 1539. Les grands sanctuaires de pèlerinage, dont la châsse de Thomas Becket à Canterbury, furent démantelés, leur or, leur argent et leurs pierreries acheminés vers le trésor royal. Avec la reddition de Waltham en mars 1540, l'œuvre était achevée : le monachisme anglais avait cessé d'exister.

Pierres dispersées, mémoire retrouvée

Suivit alors une liquidation gigantesque. Le plomb des toitures fut fondu, les cloches vendues, les bâtiments transformés en carrières de pierre ou abandonnés aux ronces. Les domaines passèrent, par la Cour des Augmentations, aux mains de nobles, de courtisans et de familles de la gentry montante, liant durablement la nouvelle classe des propriétaires à la Réforme. Quelques églises abbatiales survécurent : six devinrent cathédrales de diocèses nouvellement créés — Gloucester, Peterborough, Chester, Bristol et Oxford notamment — et des villes comme Tewkesbury rachetèrent leur abbatiale pour le culte paroissial. La plupart des religieux reçurent des pensions, généreuses pour les abbés, modestes pour les simples moines, maigres pour bien des moniales, à qui la carrière paroissiale restait fermée. Les bibliothèques payèrent le plus lourd tribut : des collections accumulées pendant des siècles furent dispersées ou détruites, malgré les efforts de l'antiquaire royal John Leland pour en sauver une partie.

Sur la carte

La dissolution a légué à l'Angleterre et au pays de Galles l'un des paysages monastiques les plus émouvants d'Europe : les chœurs ruinés de Fountains, de Rievaulx, de Tintern, de Whitby et de Glastonbury, les cathédrales-abbayes de Gloucester et de Peterborough, et d'innombrables églises et manoirs où survit la mémoire d'un monde disparu. Vous pouvez explorer ce monde sur notre carte interactive, où les abbayes et prieurés de Grande-Bretagne côtoient les monastères du monde entier — ruinés ou vivants, supprimés ou restaurés, réunis dans une même vue.